02 avril 2015

Lila, l'école et nous - journée mondiale de sensibilisation à l'autisme

 

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Lila a 7 ans, elle a de beaux cheveux noirs et un visage de poupée, Lila est arrivée dans mon école cette année, elle ne m'a jamais regardée ni parlé, mais elle aime bien attraper ma main et regarder mes bagues, parfois elle me prend le bras et reste là en silence.

Lila est autiste.

Elle a intégré la classe de CLIS (classe d'inclusion scolaire) une classe de 12 élèves qui ont des troubles divers:  retard dans les apprentissages, troubles des fonctions cognitives, troubles du comportement.

Les classes de CLIS du 93 sont réputées pour être les plus dures, les élèves accueillis y sont très difficiles souvent violents avec des problèmes qui relèvent parfois de l'ordre de la psychiatrie et des parents qui sont très souvent dans le déni du handicap.

L'enseignante qui tenait cette classe depuis 10 ans est partie à la retraite en juin dernier, usée, fatiguée et je crois qu'on peut ajouter dégoûtée. Cette année le poste d'enseignant de cette classe était vide, personne n'a postulé.

Normalement pour enseigner dans ces classes il faut un diplôme spécial le CAPA -SH, mais cette année, faute de postulant, c'est un remplacant qui a accepté le poste sans savoir ce qui l'attendait.

Je crois que cette année aura sûrement été sa plus difficile...

Lila est donc dans cette classe, au milieu d'enfants qui se battent, s'échappent  s'insultent, jettent les chaises...Lila est là elle se promène en chantonnant, elle observe les murs de la classe, parle toute seule, crie et se met à réciter parfois des tirades entières de dessins animés qu'elle connaît par coeur. Lila sait lire, elle peut se mettre à lire parfaitement quelque chose qui aura attiré son attention pourtant son maître et son AVS n'ont jamais réussi à la faire entrer dans une activité de lecture en classe...

La plupart des élèves de cette classe sont intégrés aux autres classe une heure, deux heures, parfois une matinée entière mais personne n'a pu prendre Lila, parce que l'attention de nos élèves est déjà très volatile, parce que nous nous battons  pour que ces élèves souvent en échec scolaire s'en sortent et qu'une élève qui se lève et chante en classe perturberait hautement l'attention des autres élèves...

Heureusement Lila a une AVS, Anna, une femme formidable, d'une douceur infinie, et surtout quelqu'un de très concerné et impliqué. Anna est là pour lui tenir la main quand elle en a besoin, mais Anna n'a pas de formation, elle ne connaît rien à l'autisme et ne sait pas vraiment comment aider Lila...

Cette année certaines AVS sont parties 2 semaines en formation sur l'autisme, Anna n'en faisait pas partie, elle a pourtant demandé à y participer mais on lui a refusé...En revanche l'AVS de mon élève handicapée moteur a assisté à cette formation, cherchez l'erreur!

Alors nous voilà, tous, impuissants à regarder Lila courir après des papillons invisibles dans la cour, jouer seule au milieu de tous ces enfants avec Anna qui est là pour lui donner la main et qui essaie patiemment d'entrer dans sa bulle et l'amener vers les apprentissages ...

Dans cette classe l'enseignant, sans aucune formation spécifique se démène pour tenter de faire progresser "dans les apprentissages" (parce que c'est cela le métier d'un enseignant) 12 enfants de niveaux différents et dont les capacités de concentration sont très limitées...

Sont-ils contents là haut de cette "inclusion", sûrement, ils doivent être satisfaits ces enfants sont "intégrés" au système certes, mais d'une drôle de façon...au dépend de leur bien être et de ceux qui en ont la charge.

Alors ma conclusion, c'est que bien sûr, ne vous méprenez pas, notre désir à tous est que nos classes accueillent ces enfants en situation de handicap mais avec des moyens, avec une formation, avec une aide au quotidien pour adapter nos pratiques d'enseignement parce que ces enfants sont à l'école pour apprendre avant tout!

 

Je vous conseille d'aller lire cet article extrêmement bien écrit issu du super blog de "l'instit humeurs" et qui explique parfaitement la situation délicate dans laquelle nous nous trouvons,nous ,enseignants face à ces élèves en situation de handicap qui sont intégrés dans les écoles.

En voici un extrait:

"La loi de 2005 sur l’intégration des enfants handicapés a, bien malgré elle, contribué à dégrader la situation. On ne peut que se réjouir de l’intégration des enfants handicapés, j’ai eu une élève autiste dans ma classe pendant deux ans et j’ai adoré travailler avec elle. Mais la loi de 2005 est aussi l’occasion de justifier toutes les intégrations, sans discernement, sans réflexion, sans adaptation, sans réelle vision ni projet particulier, et ce alors qu’elle couvre des situations très diverses, voire radicalement différentes : entre un autiste « de haut niveau », un handicapé moteur en fauteuil et un enfant souffrant de troubles du comportement, peu de points communs.

Vous devez intégrer, dit-on à l’école sans lui donner les moyens de le faire correctement. On se contente trop souvent de balancer sans plus d’accompagnement le gamin dans une classe dont l’instit n’est absolument pas formé pour comprendre ce type d’enfant et encore moins travailler avec. Dans le meilleur des cas on peut compter sur un AVS, très mal payé, peu qualifié, pas formé (et encore, cette année, 2 700 postes en moins alors que la demande explose)."

 

Aujourd'hui, je pense très fort à toutes ces mamans qui se battent pour que leurs enfants aillent à l'école de la République, pour que notre nation prenne en charge ces enfants différents mais non moins intelligents!

 

 

 

 

 

Posté par marlotteetolive à 11:39 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
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Commentaires sur Lila, l'école et nous - journée mondiale de sensibilisation à l'autisme

    purée il est sacrément fort, passionnant et en même temps dépitant ton article!
    merci!

    Posté par mybrouhaha, 02 avril 2015 à 11:56 | | Répondre
  • olala il y a tellement de choses encore à faire ! je ne m'en rendais pas compte.

    Posté par Les Moustachoux, 02 avril 2015 à 12:12 | | Répondre
  • J'aime lire ce genre de texte, non parce qu'on se rend compte qu'il y a encore beaucoup à faire, mais parce que je me rends compte que certains ont envie, à leur niveau de faire un pas en avant.
    Je suis ergothérapeute, j'ai des enfants présentant des troubles autistiques en thérapie et souvent, trop souvent, les échanges avec les enseignants sont difficiles, faute de temps, de moyens, mais aussi d'envie et d'implications parfois je crois.
    Alors quand de temps en temps, une porte s'ouvre, elle nous redonne le courage de nous battre pour toutes celles qui sont fermées à double tour.
    Merci

    Posté par Ana, 02 avril 2015 à 12:48 | | Répondre
    • Je comprends ce ressenti "de manque d'envie et d'implication" mais je
      crois que c'est plutôt une grande lassitude du corps enseignant laissé trop
      souvent seul, sans formation, sans groupe de parole, sans lieux pour
      échanger sur nos pratiques...On a le sentiment que l'on nous demande
      toujours plus sans prendre en compte nos difficultés...Lorsqu'en réunion
      personne n'a voulu prendre cette élève en intégration dans nos classes,
      d'un point de vue extérieur nous aurions pu tous passer pour des gens sans
      envie et sans implication mais en réalité nos difficultés sont déjà telles
      qu'ils est impossible pour nous d'accueillir une enfant qui perturberait
      hautement le groupe classe...J'aimerais que les portes soient enfoncées par
      des gens au dessus de nous, ceux là même qui les ferment!

      Posté par marlotteetolive, 02 avril 2015 à 14:25 | | Répondre
  • Merci Marion pour ce texte, pour tes explications. Je t'embrasse fort.

    Posté par Camille, 02 avril 2015 à 13:41 | | Répondre
  • Pfiouuu c'est dingue...merci ma belle pour ce magnifique article !!!!

    Posté par Eve, 02 avril 2015 à 13:48 | | Répondre
  • Merci pour ton témoignage, c'est tellement facile de juger / critiquer (l'école, les profs, les parents...) sans connaître la réalité au quotidien

    Posté par Aurélie / Catmin, 02 avril 2015 à 18:43 | | Répondre
  • Il faudra que je te raconte comment ça se passe au collège, ou du moins dans mon collège... Les Ulis, nos Zuzu, comme on les appelle sont nos vedettes, nos pépites, nos merveilles. Tout le monde les aime, les chouchoute...
    Mais on a aussi ces problèmes de gens non formés, d'AVS qui manquent, les profs qui comme moi veulent passer le 2CASH mais c'est la merde...

    Posté par Margot, 06 avril 2015 à 12:23 | | Répondre
  • Et oui ! L'autisme et l'école... On pourrait en écrire des pages et des pages. Mon petit grand (mon aîné quoi^^) est autiste et a fait sa première rentrée cette année, après 3 semaines, l'école a demandé a ce qu'il ne vienne plus car il était ingérable. On a négocié et obtenu 2 demi-journées par semaine. On a enfin obtenu une AVS le mois dernier, soit 7 MOIS après la rentrée ! Il aime aller à l'école, il aime sa maîtresse, son atsem, ses "copains" (il appelle tous les enfants comme ça) il fait de la peinture et de la pate à modeler, il a tellement progressé depuis qu'il y va, et pourtant, on ne cesse de s'interroger sur son avenir scolaire.

    Posté par Lulu, 09 mai 2015 à 23:09 | | Répondre
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